Littérature et sérotonine : quand la dépression vient aux écrivains


03/01/2019 Par Camille Renard

La sérotonine est un neurotransmetteur qui sert à réguler la dépression. C’est aussi le titre du dernier roman de Michel Houellebecq. Quand la dépression vient aux écrivains, comment en parlent-ils ? Voyage en dépression littéraire, de Baudelaire à Houellebecq.

Michel Houellebecq écrit la dépression depuis 25 ans, et jusqu’à son roman Sérotonine, qui paraît ce mois de janvier 2019 chez Flammarion. À partir des pépites de l’INA, voici un voyage en sérotonine malheureuse, ou comment les écrivains parlent du mal de vivre.

Sérotonine houellebecquienne

La sérotonine régule les humeurs. Elle est utilisée dans des antidépresseurs comme le Captorix, évoqué dans le roman de Houellebecq dès la première page – “Les effets secondaires indésirables les plus fréquemment observés du Captorix étaient les nausées, la disparition de la libido, l’impuissance. Je n’avais jamais souffert de nausées.” – et jusqu’à la dernière : “Il aide les hommes à vivre, ou du moins à ne pas mourir – durant un certain temps.” 

Régulièrement, Michel Houellebecq évoque la dépression en parlant de ses œuvres : 

  • En 2015, à propos de Plateforme : “Je n’adopte pas vraiment la formule du happy end. Souvent, ça rate de très peu. Plateforme, par exemple. C’est juste ce que j’ai vu de la vie, de la vie des gens.” 
  • En 2017, à propos de Soumission : “Le livre, ce n’est pas vraiment qu’il fait peur en réalité, au début. Ce n’est pas un cauchemar. C’est plutôt un mauvais rêve.”
  • En 1994, à propos d’Extension du domaine de la lutte : “C’est une succession d’échecs, ce livre. Oh, comme souvent nos vies.”

Invité par Laure Adler à la télévision, Michel Houellebecq développe en 1994 son propos autour de la dépression :

“Le personnage n’essaie plus grand chose, et se trouve peu à peu réduit à l’immobilité. D’une indifférence amère à un dégoût, quoi.
Trop d’agitation, trop de publicités, trop d’informations, trop d’érotisme… Enfin tout ça le fatigue, quoi. En vieillissant, on est tous confrontés à une sorte de dépression inévitable. Moi c’était surtout la poésie au départ. Quand on a ça, on est sauvé. Enfin je ne pense pas que la beauté puisse sauver quoi que ce soit. Mais ça aide à vivre individuellement. Pour les dépressifs, c’est une lecture à conseiller. Ils peuvent se dire que c’est pas de leur faute. Ils peuvent se dire que c’est le monde entier, la société entière qui génère des dépressions.” 

Perec ou l’homme qui dort

En 1967, Georges Perec, lui, évoque le mal de vivre dans L’Homme qui dort :

“C’est l’histoire de quelqu’un qui se déprend complètement. Qui tombe dans l’indifférence et qui ensuite est fasciné par cette indifférence. Il mange, disons pour se nourrir. Il n’a plus de gestes sociaux. Il n’a plus que des gestes absolument neutres. C’est-à-dire qu’il marche, il passe son temps à traîner. Tout le comportement qu’il a devient un comportement entre parenthèses. J’essaie de, à la fois, disons, parler de moi d’une manière tout à fait personnelle, mais simplement en essayant d’avoir un certain recul.” 

Sagan et les bleus de l’âme 

En 1972, Françoise Sagan publie Des bleus à l’âme, 18 ans après Bonjour tristesse. Elle commente :

“Je ne crois pas en Dieu, je ne crois pas à la vie éternelle, je ne crois pas que je sois quelqu’un de très très précieux.
Je me sens seule, et la solitude ne peut être brisée qu’à deux, et quelquefois, on est encore plus seul à deux que tout seul.” 

Elle poursuit sur le même thème en 1973 : “J’ai littéralement échappé au suicide depuis trois mois. Au suicide idiot, manqué sans doute. Parce que ça faisait trop. Les insultes, les injures, la fatigue morale. Je buvais trop d’ailleurs, ça fatigue. Je n’arrivais plus à écrire convenablement. Mon fils était un peu triste. Et moi, j’avais peur”.

Duras et l’alcool

En 1984, Marguerite Duras est reçue par Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophe, suite à la publication de L’Amant, et après plusieurs cures pour traiter son alcoolisme. Elle se livre :

“On boit parce que Dieu n’existe pas. Il est remplacé par l’alcool. Il n’y a plus de problème, si vous voulez. C’est certainement… Il y a eu quelque chose de… Je sais ce que c’est, mais je ne peux pas en parler, ce qui a fait que j’ai commencé à boire toute seule, chez moi. 

Et à partir du moment où vous buvez seul chez vous, c’est fini. Je ne peux pas dire que je suis revenue à la vie. Il y a quelque chose de démoli quand même. Je ne peux plus boire.”

Daninos au 36e dessous

Pierre Daninos en 1985, à propos de son roman Le 36e dessous, écrit après deux dépressions :

“Quand j’ai été guéri, j’ai écrit Le 36e dessous, et je faisais apparaître trois personnages qui déjà vivaient avec moi au réveil. C’était sœur Angoisse, et puis deux personnages : Grand A, l’élève modèle qui me commandait de me lever et d’aller chez mon éditeur, et Petit B, qui me disait “reste couché, ça ne vaut pas la peine”.”

Spleen baudelairien

Charles Baudelaire, lui, dès 1857, consacrait quatre poèmes des Fleurs du mal au sentiment de spleen :

“Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.”  
(Baudelaire, “Spleen II”, Les Fleurs du mal)

Ecoutez la lecture qu’en fait Cécile Brune, de la Comédie française.

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